mercredi 19 juin 2013

Attaque patronale : révision de la loi sur le travail et les ouvertures des magasins

Une quarantaine d’articles du Code des obligations, la Loi sur le travail et les 5 ordonnances qui la complètent, sont les principaux instruments légaux qui visent à réglementer ce qui en Suisse est défini comme le marché du travail. Or, pendant ces six derniers mois, trois sénateurs – Luscher (PLR GE), Abate (PLR TI) et Lombardi (PDC TI) – ont proposé de revoir les codes sur le travail, et ont obtenu gain de cause auprès de leurs collègues.
Suivant l’ordre chronologique, c’est Luscher qui lance son attaque : à son avis, les magasins des stations à essence peuvent rester ouverts 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Alors que, jusqu’à présent, ils étaient obligés de fermer entre 22 heures le soir et 6 heures le matin. Quelle magnifique idée que de s’inventer du travail de nuit, qui ne produit pas grand-chose et qui certainement n’est pas la première nécessité des consommateurs, sans parler du droit au repos des travailleurs !
On ne doit pas croire qu’un grand savant comme Luscher vise juste à s’acheter un paquet de clopes à 2 heures du matin. La modification de la loi vise à libéraliser bien plus que les stations-service, comme le rappelle Vania Alleva du syndicat Unia : «Le régime d’ouverture 24h/24 des magasins de stations-service aboutirait inéluctablement à la généralisation de la journée de travail de 24 heures, dans le commerce de détail et dans d’autres branches d’activité encore.» En effet, combien de grands centres commerciaux on connaît à côté des stations-service, et quelle sera la limite pour les considérer comme une seule entité ? Cela peut apparaître comme un fantasme, mais voici déjà quinze ans que le Fox Town de Mendrisio est ouvert le dimanche en tant qu’activité touristique.

Le Fox Town de Mendrisio : cheval de Troie de la loi sur le travail en Suisse

Que la Suisse ait un code du travail particulièrement libéral ne devrait être une nouveauté pour personne. Les durées de travail sont fixées entre 45 et 50 heures hebdomadaires, à répartir sur 6 jours, car même Dieu a pu se reposer le septième. En effet en Suisse le dimanche on ne travaille pas, sauf ces exceptions que tout citoyen ayant un minimum de bon sens doit reconnaître : hôpitaux, transports publics, restauration et hôtellerie. Au Tessin, qui fait partie de la Suisse depuis 1803, les exceptions sont toutefois devenues sujettes à interprétations au gré des autorités.
En 1996, le Conseil d’Etat tessinois, avec l’accord du dirigeant du SIB Giuseppe Sergi, octroie le permis d’ouverture le dimanche au centre commercial Fox Town. Ouverture qui devient illégale lorsque, à la suite de la révision totale de la Constitution en 1999, l’article 20 de la loi fédérale sur le travail est modifiée, interdisant le travail du dimanche. Au Fox Town, jusqu’à il y a très peu de temps, aucune force syndicale ou politique ne s’est intéressée à y faire respecter la loi.
Quand en 2009 des divisions internes au syndicat Unia amènent à la marginalisation des trotskistes dirigés par Sergi, ces derniers se rappellent qu’ils sont des révolutionnaires et, sur un ton revanchard, ils utilisent la voie légale pour demander la fermeture le dimanche du centre commercial. Malgré les tentatives de recours, le centre reste ouvert, car les autorités cantonales (de mauvaise foi) justifient cette dérogation par le caractère «touristique» de cette activité économique.
Une série incroyable de recours en justice, pourparlers, tables rondes et négociations entre l’Etat, les syndicats et le grand patron de Fox Town, Monsieur Tarchini, a amené la conseillère d’Etat radicale Laura Sadis à demander à la députation tessinoise, l’automne passé, d’intervenir au parlement fédéral pour légaliser la situation de Fox Town. Quelques mois après, les jeux sont faits : le sénateur Abate demande d’introduire dans l’Ordonnance 2 de la Loi sur le travail les centres commerciaux d’intérêt touristique en tant qu’activités qui font exception à l’interdiction du travail le dimanche.
Pris par une envie particulière d’imiter l’autre sénateur tessinois, Filippo Lombardi lance à son tour son projet de démantèlement de la loi sur le travail. Selon le conseiller aux Etats PDC, afin que les commerces suisses soient concurrentiels avec ceux de l’Italie du nord, il faut que les portes des magasins ouvrent à 6 heures ; il faut aussi qu’elles ferment à 20 heures en semaine et «seulement» à 19 heures le samedi. Le parlement a également soutenu ce projet qui sera l’objet, selon toute probabilité, d’un référendum de la part d’Unia. Par ailleurs, venant d’un PDC grand défenseur de la famille, on se demande comment c’est possible de concilier une journée de travail qui s’étale sur 14 heures avec une vie sereine avec le/la partenaire et les enfants…

Soutenons le référendum et les luttes syndicales

Complètement sous l’emprise de l’idéologie du consumérisme, les trois sénateurs de la droite libérale lancent une attaque conjointe contre les droits des travailleurs et surtout des travailleuses du commerce, une attaque qui n’a pas de précédent, en tout cas dans la période récente. L’espoir de relancer l’économie en pensant qu’il suffit d’ouvrir plus longtemps les magasins n’est que de la poudre aux yeux. Tant que le pouvoir d’achat des couches populaires ne sera pas relancé, la crise va s’approcher. Les travailleurs n’ont pas besoin de plus de flexibilité, ni de plus de travail, ils ont juste besoin que leur travail soit reconnu par la valeur qu’il a, il faut que ce soient les actionnaires et les patrons qui payent enfin les défauts de système. Dans l’immédiat, en plus de se mobiliser pour soutenir les référendums lancés par les organisations syndicales, il faudrait exiger qu’une CCT nationale pour la branche du commerce au détail soit établie, afin d’obtenir des salaires minimaux, des horaires d’ouverture décents et de bonnes conditions d’assurances sociales pour tous.

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