Une quarantaine d’articles du Code des obligations, la
Loi sur le travail et les 5 ordonnances qui la complètent, sont les
principaux instruments légaux qui visent à réglementer ce qui en
Suisse est défini comme le marché du travail. Or, pendant ces six
derniers mois, trois sénateurs – Luscher (PLR GE), Abate (PLR TI)
et Lombardi (PDC TI) – ont proposé de revoir les codes sur le
travail, et ont obtenu gain de cause auprès de leurs collègues.
Suivant l’ordre chronologique, c’est Luscher qui
lance son attaque : à son avis, les magasins des stations à
essence peuvent rester ouverts 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Alors
que, jusqu’à présent, ils étaient obligés de fermer entre 22
heures le soir et 6 heures le matin. Quelle magnifique idée que de
s’inventer du travail de nuit, qui ne produit pas grand-chose et
qui certainement n’est pas la première nécessité des
consommateurs, sans parler du droit au repos des travailleurs !
On ne doit pas croire qu’un grand savant comme Luscher
vise juste à s’acheter un paquet de clopes à 2 heures du matin.
La modification de la loi vise à libéraliser bien plus que les
stations-service, comme le rappelle Vania Alleva du syndicat Unia :
«Le régime d’ouverture 24h/24 des magasins de stations-service
aboutirait inéluctablement à la généralisation de la journée de
travail de 24 heures, dans le commerce de détail et dans d’autres
branches d’activité encore.» En effet, combien de grands centres
commerciaux on connaît à côté des stations-service, et quelle
sera la limite pour les considérer comme une seule entité ?
Cela peut apparaître comme un fantasme, mais voici déjà quinze ans
que le Fox Town de Mendrisio est ouvert le dimanche en tant
qu’activité touristique.
Le Fox Town de Mendrisio : cheval de Troie de la
loi sur le travail en Suisse
Que la Suisse ait un code du travail particulièrement
libéral ne devrait être une nouveauté pour personne. Les durées
de travail sont fixées entre 45 et 50 heures hebdomadaires, à
répartir sur 6 jours, car même Dieu a pu se reposer le septième.
En effet en Suisse le dimanche on ne travaille pas, sauf ces
exceptions que tout citoyen ayant un minimum de bon sens doit
reconnaître : hôpitaux, transports publics, restauration et
hôtellerie. Au Tessin, qui fait partie de la Suisse depuis 1803, les
exceptions sont toutefois devenues sujettes à interprétations au
gré des autorités.
En 1996, le Conseil d’Etat tessinois, avec l’accord
du dirigeant du SIB Giuseppe Sergi, octroie le permis d’ouverture
le dimanche au centre commercial Fox Town. Ouverture qui devient
illégale lorsque, à la suite de la révision totale de la
Constitution en 1999, l’article 20 de la loi fédérale sur le
travail est modifiée, interdisant le travail du dimanche. Au Fox
Town, jusqu’à il y a très peu de temps, aucune force syndicale ou
politique ne s’est intéressée à y faire respecter la loi.
Quand en 2009 des divisions internes au syndicat Unia
amènent à la marginalisation des trotskistes dirigés par Sergi,
ces derniers se rappellent qu’ils sont des révolutionnaires et,
sur un ton revanchard, ils utilisent la voie légale pour demander la
fermeture le dimanche du centre commercial. Malgré les tentatives de
recours, le centre reste ouvert, car les autorités cantonales (de
mauvaise foi) justifient cette dérogation par le caractère
«touristique» de cette activité économique.
Une série incroyable de recours en justice,
pourparlers, tables rondes et négociations entre l’Etat, les
syndicats et le grand patron de Fox Town, Monsieur Tarchini, a amené
la conseillère d’Etat radicale Laura Sadis à demander à la
députation tessinoise, l’automne passé, d’intervenir au
parlement fédéral pour légaliser la situation de Fox Town.
Quelques mois après, les jeux sont faits : le sénateur Abate
demande d’introduire dans l’Ordonnance 2 de la Loi sur le travail
les centres commerciaux d’intérêt touristique en tant
qu’activités qui font exception à l’interdiction du travail le
dimanche.
Pris par une envie particulière d’imiter l’autre
sénateur tessinois, Filippo Lombardi lance à son tour son projet de
démantèlement de la loi sur le travail. Selon le conseiller aux
Etats PDC, afin que les commerces suisses soient concurrentiels avec
ceux de l’Italie du nord, il faut que les portes des magasins
ouvrent à 6 heures ; il faut aussi qu’elles ferment à 20
heures en semaine et «seulement» à 19 heures le samedi. Le
parlement a également soutenu ce projet qui sera l’objet, selon
toute probabilité, d’un référendum de la part d’Unia. Par
ailleurs, venant d’un PDC grand défenseur de la famille, on se
demande comment c’est possible de concilier une journée de travail
qui s’étale sur 14 heures avec une vie sereine avec le/la
partenaire et les enfants…
Soutenons le référendum et les luttes syndicales
Complètement sous l’emprise de l’idéologie du
consumérisme, les trois sénateurs de la droite libérale lancent
une attaque conjointe contre les droits des travailleurs et surtout
des travailleuses du commerce, une attaque qui n’a pas de
précédent, en tout cas dans la période récente. L’espoir de
relancer l’économie en pensant qu’il suffit d’ouvrir plus
longtemps les magasins n’est que de la poudre aux yeux. Tant que le
pouvoir d’achat des couches populaires ne sera pas relancé, la
crise va s’approcher. Les travailleurs n’ont pas besoin de plus
de flexibilité, ni de plus de travail, ils ont juste besoin que leur
travail soit reconnu par la valeur qu’il a, il faut que ce soient
les actionnaires et les patrons qui payent enfin les défauts de
système. Dans l’immédiat, en plus de se mobiliser pour soutenir
les référendums lancés par les organisations syndicales, il
faudrait exiger qu’une CCT nationale pour la branche du commerce au
détail soit établie, afin d’obtenir des salaires minimaux, des
horaires d’ouverture décents et de bonnes conditions d’assurances
sociales pour tous.
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